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Je perds de plus en plus l'ouïe de mon oreille gauche.  

J'ai toujours eu des problèmes auditifs. Dès l'âge de deux ans, j'ai été suivie par de multiples spécialistes. J'ai accumulé les otites, les infections, les antibiotiques, les tentatives, les opérations. Rien n'a fonctionné. 

On m'a installé des bouchons alors que j'avais quatre ans. Les otites ont disparu, mais mon audition a elle aussi commencé à disparaître. Quand les bouchons sont sortis d'eux-mêmes, celui de mon oreille gauche a créé une perforation à mon tympan. À partir de ce moment-là, les problématiques se sont succédées.

L'eau traversait mon trou tympanique, allait se réfugier au creux de mon oreille, infectait mon être, déstabilisait mon ballant. Je me roulais en boule de douleur, je pleurais, je criais. Mes parents me disaient d'arrêter mes enfantillages. Ils me disaient que tout le monde vivait la sensation d'avoir de l'eau dans les oreilles et que ça ne faisait pas mal. Mais ils ne savaient pas. Ils ne savaient pas que l'eau se rendait plus loin dans mon cas, que l'eau détruisait mon canal au passage. 

La perforation diminuait mes capacités auditives. Je n'entendais plus très bien, je demandais en permanence aux gens de répéter leurs propos, je répétais maladroitement tout ce qu'on me disait, je n'entendais pas les bonnes choses. Mes parents me chicanaient parce qu'ils disaient que je faisais des caprices, que je n'entendais que ce que je voulais bien entendre, que je voulais avoir de l'attention. Mais ils ne comprenaient pas. Ils ne comprenaient pas que ma perte d'audition était bien réelle. 

Pendant mon adolescence, on a découvert ma perforation tympanique lors d'un rendez-vous médical. On a mis un diagnostic sur mes maux. On m'a affirmé que je n'étais pas folle, qu'il y avait un véritable problème. À deux reprises, on m'a opéré à l'oreille gauche afin d'y faire une greffe de peau. Deux tentatives, deux échecs. La peau inconnue n'a pas voulu adhérer à mon tympan, elle s'est faite étrangère à mon organisme.

Ça fait maintenant environ sept ans que je ne suis pas allée voir un ORL, qu'on n'a pas vérifié mon oreille. Parce que j'ai peur. Mais depuis ce temps-là, je sens mon ouïe me quitter peu à peu. Je ne peux plus prendre le téléphone du côté gauche, je dois toujours changer de place pour entendre, je demande constamment à mes collègues de répéter, je fais semblant d'avoir compris leurs paroles après trois essais, je fais de plus en plus d'acouphène, je perds complètement l'audition pendant de bonnes minutes, je n'entends plus rien lorsque je dors sur mon oreille droite. Et j'ai peur de ne pas entendre l'alarme en cas de feu. J'ai peur de ne jamais me réveiller, j'ai peur de crever dans mon lit si je ne me suis pas endormie du bon côté. 

Je perds de plus en plus l'ouïe. C'est vraiment dur sur le moral. C'est tellement frustrant de perdre le contrôle de soi, de ne pas pouvoir avec le dessus sur une crainte, une capacité. Tu as l'impression d'être en chute libre, de faire un vol plané vers le fond du baril, de ne pas maîtriser du tout ton propre corps... 

Cette semaine, j'ai tout de même pris mon courage à deux mains et je me suis procurée une référence pour consulter un ORL. Il ne me reste plus qu'à prendre un rendez-vous. Mais j'ai tellement la chienne, j'ai tellement peur du verdict. J'ai horreur des tests d'audition. J'ai horreur qu'on m'enferme dans un petit cubicule avec des écouteurs. J'ai horreur de constater à quel point mon oreille est endommagée. Et par-dessus tout, je suis terrifiée à l'idée de porter une prothèse auditive. Une vilaine phobie qui s'est installée chez moi dès mes premières années de vie. 

J'ai l'impression de redevenir cette petite fille effrayée, affolée. J'ai peur.